Le Dr Evans explique les principes fondamentaux de l’initiative de tests sérologiques dans la gestion de la crise de la COVID-19

Qu’est-ce qu’un test sérologique?

Un test sérologique est une analyse sanguine qui détecte la présence d’anticorps s’attaquant à un virus précis dans un échantillon de sang pour déterminer s’il y a eu infection dans le passé.

Pourquoi le Groupe de travail a-t-il été mis sur pied?

Pour deux raisons. D’abord, nous manquons d’information sur le nombre de personnes au Canada qui ont été infectées par le SRAS-CoV-2 – le nouveau coronavirus – mais qui n’ont pas passé de test parce qu’elles avaient peu ou pas de symptômes. Ensuite, nous manquons de données sur la réaction du système immunitaire pour lutter contre le virus.

Pourquoi cette information est-elle importante?

Elle est utile pour la prise de décisions à l’échelle collective et individuelle.

Les décideurs doivent avoir une idée du nombre de personnes qui ont été exposées au virus et qui pourraient y être au moins partiellement immunisées. Nous savons que les personnes exposées ne sont pas seulement des personnes qui ont eu des symptômes apparents, passé le test et reçu un diagnostic de COVID-19. Si un grand nombre de personnes ont été infectées, nous aurons alors plus de latitude pour lever en partie les mesures d’éloignement physique qui ont grandement limité les interactions sociales et pesé lourd sur l’économie.

Sur le plan personnel, nous avons tous intérêt à savoir si nous sommes suffisamment immunisés contre le SRAS-CoV-2 pour qu’il ne provoque pas de symptômes trop graves si jamais nous y étions exposés. C’est particulièrement important pour les personnes qui travaillent avec le public, comme les travailleurs de la santé, les policiers, les pompiers et les autres travailleurs des services d’urgence, mais c’est aussi utile à savoir pour de nombreux autres travailleurs, notamment les enseignants, parce que les enfants et les adolescents porteurs du virus ont généralement peu de symptômes.

Est-ce que le Groupe de travail fera passer des tests à toute la population canadienne?

Non, et il faut bien comprendre le mandat du groupe à cet égard. Partout au Canada, des provinces, des institutions et des équipes de recherche préparent actuellement des campagnes de dépistage sérologique. Ce sont elles qui feront passer les tests et recueilleront les données. Le groupe est là pour les épauler en élargissant et en accélérant le déploiement de l’offensive, et, dans la mesure du possible, en orchestrant le tout de sorte à maximiser la quantité de données obtenues et l’efficacité de l’opération.

Quant au dépistage de la COVID-19 pour l’ensemble de la population canadienne, il deviendrait possible si le test était intégré aux divers programmes de santé d’un océan à l’autre. Cela dit, nous avons beaucoup de chemin à faire avant que ce dépistage à grande échelle soit concevable. À vrai dire, nous n’en sommes qu’à l’étape d’exploration et d’échantillonnage, celle où nous évaluons prudemment l’immunité de divers groupes dans diverses régions du pays, pour ensuite faire les recherches qui permettront de mettre les résultats en contexte et, au besoin, d’offrir de nouveaux tests.

Comment évalue-t-on l’immunité contre le nouveau coronavirus, le SRAS-CoV-2?

Dans un sens, c’est simple. On peut faire un dépistage rapide à l’aide d’une goutte de sang et rechercher ainsi, dans des populations très vastes, la présence de taux mesurables d’anticorps contre le SRAS-CoV-2. On peut donc avoir une bonne idée du nombre de personnes exposées au virus et susceptibles d’être immunisées contre une réinfection qui rendrait possible la transmission du virus. Mais pour bien planifier la levée des mesures de confinement, nous avons besoin de plus amples informations.

En quoi ces tests diffèrent-ils de ceux qu’on réalise actuellement pour diagnostiquer la COVID-19?

Lorsqu’on veut savoir si une personne est atteinte de la COVID-19, on recherche le nouveau coronavirus, le SRAS-CoV-2, dans des échantillons prélevés dans le nez ou la gorge à l’aide d’un écouvillon; le virus peut aussi se trouver dans les selles, mais rarement dans le sang. Le SRAS-CoV-2 est un virus à ARN simple brin. Le test officiel repose sur une correspondance structurale entre l’ARN du prélèvement et la séquence connue de l’ARN viral. C’est une méthode qui prend du temps, mais des techniques plus rapides font actuellement leur apparition.

Les tests immunologiques actuels, eux, reposent sur la recherche d’anticorps dirigés contre le SRAS-CoV-2 dans le sang d’une personne infectée. Cette dernière ne présentera pas nécessairement de symptômes de COVID-19. La recherche d’anticorps comporte un énorme avantage : elle nous permet de repérer les personnes qui ont eu une infection très peu symptomatique ou asymptomatique et qui n’ont jamais subi de test. On peut donc remonter en arrière de plusieurs semaines, voire de plusieurs mois, et repérer des personnes qui ont été exposées à une quantité suffisante de virus pour déclencher une réaction immunitaire, mais chez lesquelles on obtiendrait aujourd’hui un résultat négatif si on cherchait à détecter une infection active.

Il se peut que ces deux types de tests soient négatifs au premier stade de l’infection, avant le début de l’excrétion virale dans le nez et la gorge, et avant la mobilisation des défenses immunitaires. Ainsi, la recherche d’anticorps pour le diagnostic de la maladie active présente un risque, parce que l’apparition d’une bonne quantité d’anticorps prend habituellement plusieurs jours. Chez la plupart des patients, les anticorps sont mesurables au bout d’une semaine environ, mais ce n’est pas toujours le cas.

Outre le degré d’immunité dans la population, de quel genre d’information les décideurs ont-ils besoin?

D’abord, nous devons savoir s’il y a des différences entre les régions et les groupes d’individus. Par exemple, l’immunité collective est-elle meilleure dans les grandes villes où les réseaux sociaux sont denses que, disons, dans les régions rurales et éloignées? Il y a eu de terribles éclosions dans beaucoup de résidences pour personnes âgées et de centres de soins de longue durée. Combien d’employés et de résidents présentent des signes d’immunité à l’heure actuelle?

De façon plus générale, il semblerait que les aînés et les personnes atteintes de maladies chroniques, peu importe leur âge, risquent davantage de souffrir d’une forme grave de la COVID 19 après l’exposition au SRAS-CoV-2. Quelle proportion de ces groupes présente des signes d’immunité? La question se pose également pour les communautés autochtones, ou pour les enfants et les adolescents, lorsqu’on essaie de déterminer le moment et les modalités du retour en classe. Grâce à ces premières évaluations fiables de l’immunité collective dans divers groupes, nous serons mieux préparés à la prochaine phase de la pandémie.

Cette façon de faire est-elle monnaie courante pour l’établissement de politiques lors d’une épidémie?

Non. Dans le cas de maladies virales chroniques graves comme l’hépatite C ou l’infection au VIH, on peut mesurer le virus lui-même dans le sang et mener des études à grande échelle pour déterminer comment se répand l’infection. Dans d’autres cas, pendant une épidémie de grippe par exemple, le virus n’est généralement pas décelable dans le sang. Le dépistage à grande échelle des anticorps dirigés contre le virus grippal vise davantage à orienter les stratégies de vaccination qu’à contenir la propagation de l’infection.

Cependant, l’envergure planétaire de la COVID-19 a amené de nombreux pays à envisager d’évaluer l’immunité collective pour adapter l’intensité de mesures comme l’éloignement physique généralisé. En prime, ces vastes enquêtes d’immunité collective pourraient éclairer les responsables des stratégies de vaccination le jour où nous disposerons d’un vaccin efficace contre la COVID-19.

Que se passera-t-il si le Groupe de travail constate rapidement que l’immunité collective contre le SRAS-CoV-2 est très faible?

Si c’est le cas, nous devrons maintenir bon nombre des mesures actuelles d’éloignement physique. Certains ajustements ne sont pas exclus, mais deux mises en garde s’imposent ici. D’abord, les risques ne sont pas les mêmes pour tous. Les décideurs et les experts en santé publique devront déterminer s’ils lèvent les restrictions pour des sous-groupes peu susceptible d’avoir une forme grave de la COVID-19 – notamment les jeunes – et gardent les personnes vulnérables sous protection accrue. Ensuite, peu importe comment et à quel moment seront levées les restrictions, les équipes de santé publique des provinces et territoires devront multiplier les tests et les enquêtes pour détecter rapidement et endiguer toute éclosion.

Le Groupe de travail restera-t-il à pied d’œuvre si l’immunité collective est faible?

Oui, mais nous mènerons alors moins d’études sur le terrain et passerons plutôt aux études de suivi à long terme et aux études en laboratoire dans le but d’informer les personnes sur leur immunité, particulièrement les travailleurs essentiels en contact étroit avec le public.

Vous avez établi une distinction entre les décisions collectives et individuelles. Les décisions individuelles reposent-elles sur des critères différents?

Oui. Le problème, c’est que l’immunité antivirale, ce n’est pas simple. Un résultat positif à l’un des tests rapides sur le marché envoie le message que voici : « Oui, vous avez probablement été exposé au SRAS-CoV-2, puisque vous avez des anticorps qui semblent dirigés contre ce virus ». Cependant, on ignore la quantité de ces anticorps, la durée pendant laquelle ce taux élevé sera maintenu et la protection qu’il offrira contre une infection grave.

En fait, la protection de l’organisme ne dépend pas uniquement des anticorps en circulation, mais également à des cellules spécialisées essentielles à l’immunité antivirale. L’évaluation de cette immunité cellulaire n’est pas chose simple, mais elle est importante si l’on veut dresser un portrait juste de l’immunité individuelle. C’est la raison pour laquelle le Groupe de travail prévoit mener trois types d’études. D’abord, il doit réaliser sans délai des études transversales dans diverses populations, régions et communautés pour éclairer les décideurs. Ensuite, il doit suivre des groupes de sujets qui ont été infectés par le nouveau coronavirus, et d’autres qui ne l’ont pas été, au moyen d’analyses sanguines répétées dans le but de comprendre l’évolution de leur immunité au fil du temps. Enfin, il doit faire de la recherche en laboratoire pour déterminer quels sont les tests les plus exacts et les plus efficaces pour orienter les décideurs et chacun de nous à titre individuel.

On ne peut donc pas simplement délivrer un « passeport immunitaire perpétuel » sur la foi d’une analyse sanguine rapide qui a montré la présence d’anticorps dirigés contre le SRAS-CoV-2?

Selon ce que nous savons actuellement, c’est exact. Nous pouvons constater qu’une personne a été exposée au virus et a acquis une certaine immunité. Et c’est là une information pertinente. Mais à l’heure actuelle, nous ne pouvons pas garantir hors de tout doute que cette personne n’attrapera jamais plus la COVID-19. C’est la principale raison pour laquelle le Groupe de travail entend approfondir les recherches sur l’installation, le degré et la durée de l’immunité. Nous verrons également si d’autres tests pourraient nous donner un portrait plus clair de la situation et plus de certitude quant aux résultats individuels.

Pour l’instant, toutefois, nous devons recueillir des données qui permettront aux gens de mieux interpréter les résultats de leur test d’immunité. Ce sont des questions que le Groupe de travail examinera de très près. Par exemple, nous savons que le risque d’être atteint de la forme grave de la COVID-19 dépend de plusieurs facteurs bien connus, notamment l’âge, l’obésité et diverses maladies, dont le diabète. Donc, une personne de 40 ans en pleine santé chez laquelle on détecte des anticorps anti-coronavirus pourrait à juste titre avoir une perception de sa propre vulnérabilité bien différente de celle d’une personne de 70 ans qui a obtenu le même résultat, mais dont la santé est déjà largement hypothéquée. Nous entendons procurer rapidement aux responsables de la santé publique et aux cliniciens de l’information pertinente de sorte qu’ils puissent expliquer au grand public et à leurs patients comment interpréter les résultats des tests d’immunité.

Parlons un peu du financement et du mandat du Groupe de travail. Ces vastes études sur le terrain ont l’air bien coûteuses. Pourquoi consacrer autant d’argent à ce genre de travaux plutôt que, disons, à la recherche de médicaments ou à la mise au point de vaccins?

Premièrement, si cette information permet de devancer d’une semaine ou deux la relance ne serait-ce que d’une partie de l’économie canadienne, ce sera de l’argent très bien investi.

Deuxièmement, cet argent est complètement distinct des sommes affectées aux essais cliniques sur les médicaments contre la COVID-19. Le gouvernement du Canada continue d’investir massivement dans ces essais.

Troisièmement, le gouvernement du Canada étudie déjà plusieurs demandes de financement de groupes canadiens travaillant à la mise au point d’un vaccin contre la COVID-19. Là encore, le financement du Groupe de travail n’interfère pas avec le financement de ces projets.

Enfin, si, par exemple, trois pays européens jugent un médicament efficace contre la COVID-19 après des essais en bonne et due forme, nous pouvons adopter ce traitement sans crainte chez nous. De même, nous pouvons administrer ici un vaccin sûr et efficace mis au point aux États-Unis. Or, cette réciprocité ne s’applique pas à l’immunité collective contre le SRAS-CoV-2. Ainsi, lorsqu’on parle de la proportion de la population immunisée au moins en partie contre le nouveau coronavirus, nous ne pouvons pas tenir pour acquis que ce qui est vrai en Italie – un tout petit pays très densément peuplé qui a sa propre réalité démographique – le sera aussi dans, disons, les régions rurales ou nordiques du Canada.

Bref, le Groupe de travail ne se consacre pas à des études dans le sens traditionnel du terme. Notre mandat est plutôt de recueillir de l’information efficacement, à la vitesse grand V. Dans cette optique, on s’attend à ce que tous les partenaires diffusent très largement leurs données, au-delà du groupe, pour bien informer les décideurs et les Canadiens. Vous pouvez en apprendre davantage sur les principes de gouvernance du Groupe de travail sur notre site Web.

Vous avez insisté sur l’importance du travail en laboratoire et des études épidémiologiques pour la compréhension de l’immunité contre le SRAS-CoV 2. Comment le groupe va-t-il s’assurer que le travail de laboratoire est bien exécuté?

L’équipe de direction comprend plusieurs scientifiques de renom, spécialistes de la recherche clinique et de laboratoire en immunologie. Par exemple, la professeure Charu Kaushic, directrice scientifique de l’Institut des maladies infectieuses et immunitaires des Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC), fait partie du groupe. Le Groupe de travail dressera sans délai une liste de questions concrètes et précises sur l’immunité contre la COVID-19 et les tests immunologiques. Afin d’y répondre le mieux possible et dans les délais prescrits, nous avons convenu avec les IRSC et Santé Canada d’un processus fortement accéléré d’examen des propositions sous l’égide des IRSC. En outre, le Groupe de travail collaborera étroitement avec le Laboratoire national de microbiologie de Winnipeg, renommé dans le monde entier, et recevra les résultats de toutes les évaluations de tests et de dispositifs effectuées par le Laboratoire et la Direction générale de la protection de la santé de Santé Canada.

Les tests immunologiques sont à l’ordre du jour de multiples institutions, agences, provinces et groupes de recherche. Les hôpitaux veulent tester leur personnel clinique en première ligne, et les banques de sang testent les dons, à la recherche d’anticorps contre le SRAS-CoV-2. Quelle valeur ajoutée le Groupe de travail apporte-t-il?

Le partenariat est au cœur même de nos principes directeurs. Nous ne sommes pas en compétition avec qui que ce soit. Au contraire, nous sommes là pour épauler les partenaires les mieux placés pour étudier les enjeux concrets de l’immunité contre le SRAS-CoV-2 cernés par notre équipe de direction. Et ces questions-là, les provinces, les régions, les institutions et les équipes de recherche se les poseront elles aussi, nous n’en doutons pas un instant. Il y a trois grands avantages à travailler ensemble.

Premièrement, tous les acteurs en auront plus pour leur argent. Cela va de soi, puisque le Groupe de travail peut cofinancer des projets. De plus, il agira un peu comme un centre névralgique qui pourra quantifier la demande de tests en provenance de nombreuses études en démarrage ou déjà en cours. Le Canada sera en meilleure position pour négocier la priorisation de ses demandes et les prix avec les fabricants de tests, et pour exiger le respect de certaines normes.

Deuxièmement, nous avancerons plus vite et irons plus loin si nous évitons les chevauchements et s’il y a un véritable échange d’idées sur la conception et le déploiement des études. Par ailleurs, le secrétariat du groupe fera des recherches partout dans le monde pour trouver des protocoles et des pratiques exemplaires, et diffusera aussitôt le fruit de ces recherches.

Troisièmement, comme souligné plus tôt, l’harmonisation des méthodes et le partage de données permettront d’élargir rapidement la taille des échantillons et d’évaluer avec plus d’exactitude l’immunité contre la COVID-19 dans un segment diversifié de la population canadienne. Et grâce à cette information, les décideurs et autres acteurs du dossier partout au pays sauront rapidement à quoi s’en tenir.